img_20160117_115331-1

Emmanuel  K. MOMO

Membre de l’Observatoire Droits de l’Homme

/ Human Rights Monitoring,  répond à nos questions…..

Depuis quelques semaines, nos frères anglophones sont en grève. Quelle lecture faites-vous de la situation?

Je voudrais d’entrée et au nom de l’Institution que je représente, m’assurer de la direction que nous empruntons. Déjà ce n’est pas la première fois que ce phénomène se produit. C’est récurrent d’entendre parler tantôt des revendications des anglophones, tantôt de la crise anglophone tout court. Et sur cette base,  je souhaite que des précisions soient faites. A mon humble avis, il n’existe  pas de problème des anglophones au Cameroun. J’y vois plutôt un problème des régions anglophones.

Quelle est à votre avis, la différence entre « problème des anglophones » et « problème des régions Anglophones » ?

Lorsqu’on parle de « problème des anglophones », il faudrait comprendre qu’il s’étend au-delà des deux Régions du Sud-Ouest et du nord-Ouest. N’est anglophone que celui qui parle anglais. Et tous ceux qui parlent Anglais n’ont pas de problèmes au Cameroun. Par contre les Régions dites anglophones font bel et bien face à une crise.

Pourquoi ce problème des Régions anglophones ?

Lorsque nous  interrogeons notre histoire, nous nous rendons compte que nous formions un seul peuple avant  le 12 Juillet 1884 (date de la signature du Traité Germano-Douala) et de cette date jusqu’au  10 Juillet 1919. Ce jour-là (10 Juillet 1919), notre pays était divisé en deux : D’une part le Cameroun  Oriental sous l’influence française et de l’autre le Cameroun Occidental sous la domination anglaise. Voilà la genèse du mal qui se trame jusqu’à ce jour. Cette séparation dure 42ans lorsqu’en Octobre 1961 naît le rapprochement suivi en Mai 1972 de l’Unification. Comment comprendre donc que deux frères séparés, aient de la peine à exprimer la joie de leurs retrouvailles ? Les revendications qui nous parviennent de ces deux Régions font comprendre que le gouvernement de Yaoundé a violé les Accords de Foumban de 1961, lesquels définissaient les termes de l’Unité des deux entités.

Quels sont en substance, les termes de ces accords ?

Ils sont très vastes. Cependant le souci du temps qui nous est imparti me conseille de retenir un seul. Le plus important. L’épicentre de toute la crise. Eh bien, notre Constitution stipule clairement que le Français et l’Anglais sont les deux langues officielles. Ce qui sous-entend que l’idéal pour tout Camerounais serait de parler les deux langues, bien que dans la pratique, il est exigé que chacun obligatoirement puisse parler au moins une. Voilà la réalité. D’où naît donc le problème? Nous, « human rights monitoring » pensons que, les frustrations commencent dès lors qu’Anglophones commencent à se sentir « avalés » par les francophones. Le contexte prête à une  « dictature » de la langue française et ce au détriment de l’héritage anglo-saxon détenu et protégé par nos frères du Sud-Ouest et Nord-Ouest.

Comment expliquez-vous cela ?

La langue parlée dans nos forces de défense et de sécurité est le français. Les  Centres de formation de la Police et des Geôliers se trouvent  dans la région du sud-ouest (Buea et Mutengene), mais la langue parlée y est le français. Les deux régions anglophones sont peuplées à 99% d’Anglophones. Mais les audiences dans les tribunaux se font en français. Pendant ce temps, un juge anglophone exerçant dans le Cameroun francophone utilise le français comme langue de communication. Dans nos Universités, l’occasion est donnée à chacun de voir jusqu’à quel point nos frères anglophones se battent pour être à la hauteur de la barrière linguistique due à la langue de base de nombreux enseignants qui se trouve être le français. Au niveau Économique, vous constaterez que dans les villes anglophones, les taximen et commerçants communiquent facilement en français. Ce qui est tout le contraire en face. La SONARA qui est  la SOciété  NAtionale de Raffinerie, tire cette appellation du Français, pour une Entreprise implantée à Limbé. Ville du Sud-Ouest. Demandez à un compatriote de Limbe ou de Molyko à quoi renvoie le sigle « SONARA », il vous dira simplement « I don’t know what it means. But it refers to petrol ». Très souvent, dans notre Administration, la traduction du Français à l’anglais ne fait pas l’objet de l’expertise linguistique des spécialistes des deux langues.. Ce sont des francophones qui s’y plaisent et produisent généralement une transposition des mots.  Illustrations : « Programme de Grandes ambitions » lancé en décembre 2004, correspond dans un anglais correct à  « Great Achievements Program ». Or de nombreux traducteurs de circonstance avaient vite fait de dire « Great ambitions ».  A l’entrée de Maroua et en provenance de Kousseri, il est grandement gravé sur une plaque ceci : « Bon voyage – Good journey », au lieu de « Safe Journey ». Des exemples abondent pour comprendre la maladroite domination  des francophones sur les anglophones.

Pourtant des efforts sont faits dans le sens de promouvoir les deux langues ?

Nous n’en doutons point. Toutefois il est clair que pour les anglophones, le Camerounais devrait utiliser l’Anglais et Français. Alors que les Francophones estiment que l’on devrait faire usage du Français ou de l’anglais. Vous appréhendez la nuance au niveau des conjonctions  « et » et « ou » ? Parler Français est une obligation pour certains Camerounais, parler anglais en est un choix pour d’autres. Voilà tout le problème.

Cette situation suffit-elle à justifier le vent de la séparation qui souffle ? On entend parler de sécession ou de fédéralisme…Voyez-vous l’une de ces voies, comme solution au problème ?

L’histoire nous apprend que tout élan de séparation s’est toujours soldé par des dégâts qu’on aurait pu s’en épargner. N’insistons pas sur tout ce qui divise. Les kantangais autour de 60-61 ont échoué avec Moïse TSCHOMBE dans l’ex-zaïre,  le Général EMEKA OJUKWU entre 67-70 avec les biafrais ont échoué au Nigeria après une  guerre inutile. Les sud-soudanais ne sont pas en paix depuis leur sécession. De là, nous sommes d’avis que même les ruptures entre partenaires ont toujours laissé des séquelles plus ou moins douloureuses. Autant le souligner pour rappeler que l’idéal de toute existence est de transformer la diversité en Unité, la division en Union, etc. S’agissant du Fédéralisme, je n’ai pas exploré toutes les facettes du thème et de fait, préfère ne pas me positionner. Déjà ces concepts qui sont importés ne s’appliquent pas toujours chez nous, de la même manière qu’outre atlantique ou qu’outre-mer. Nous nous souvenons de la démocratie qui n’est pas perçue de la même manière par les européens, américains et africains. Ces choses-là s’appliquent différemment selon les contextes. Chez nous, nous avons entendu parler quelquefois de « démocratie avancée »,  « démocratie apaisée », etc. C’est comprendre toute la prudence que l’application de ces concepts nous impose. Cependant, il est clair  dans nos  analyses que Yaoundé ne cèdera pas à cet élan favorable au fédéralisme.

Pourquoi le gouvernement camerounais selon vous n’est pas prêt à céder au projet du  fédéralisme ?

Si par définition cette approche n’est pas mauvaise dans la mouvance démocratique, il reste clair que les réalités camerounaises n’offrent pas de flanc à une telle démarche. Le  problème actuel relève d’une minorité linguistique. Les deux régions anglophones ont toutes les raisons de se plaindre. Et Yaoundé en cédant, ouvrirait le bal d’une avalanche de crises:

  • Les Montagnards de l’Extrême-Nord (kapsiki, matakam, mofou, podoko, mada, mathal, etc.), victimes au quotidien de plusieurs discriminations, exigeront aussi leur autonomie ;
  • Les bamilékés  depuis des lustres, affichent leurs déboires et les discriminations qu’ils subissent. Ils voudront naturellement jouir eux aussi d’une autonomie.
  • Les gbayas et maka de l’Est, au regard du retard que cette partie du pays accuse, exigeront aussi leur autonomie…Chaque entité trouvera des raisons à penser à son autonomie. Mais dans la réalité, sur quoi repose une autonomie puisque la Nature n’est pas tendre envers chaque entité ?

Que restera-t-il du Cameroun suite à ce « morcellement » sous élan de colère? Comment se bâtiront ces structures autonomes ?  Les biafrais comptaient sur le pétrole du Delta. Les kantagais à leur tour sur la diversité de richesses de leur sous-sol de Lumumbashi. Vous allez me demander ce qu’il en est du Nigeria voisin…Je dirai simplement qu’au Nigeria, la fédération repose sur la base des entités socio-ethniques mieux structurées et avec l’avantage d’avoir moins d’ethnies que le Cameroun. Et pourtant, lorsqu’on prend le cas du fédéralisme souhaité par nos frères du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, il repose exclusivement sur la base de la langue anglaise. Facteur fragile et  porteur des germes d’une future désintégration.

Comment expliquez-vous que le fédéralisme souhaité par nos frères anglophones n’aura pas de lendemains certains ?

Dans la réalité, la langue parlée n’est qu’un élément de cohésion. Elle n’est pas le fondement de cette cohésion. Et d’ailleurs, que représente l’Anglais au milieu de toutes les langues maternelles parlées dans les deux Régions ? Il faut voir derrière le poids économique,  les us et coutumes qui représentent la véritable fondation de toute Unité. Le Nord-Ouest et le Sud-Ouest sont certes des frères, mais ont rarement été des complices face aux grands tournants de l’histoire. Chacune de ces parties a toujours agi dans le sens de ses intérêts plus ou moins égoïstes :

  • Sur la marche vers la Réunification, le Kamerun National Congress (KNC du Sud-Ouest) d’Emmanuel LIFATA MBELA ENDELEY, votait pour le rattachement au Nigeria. Pendant ce temps, le Kamerun National Democratic Party (KNDP du Nord-Ouest) de John NGU FONCHA et Augutine NGOM JUA, votait pour la Réunification avec le Cameroun francophone. Cela vaut à ce Parti  28 sièges / 37 disponibles lors de ladite consultation qui se tint le 24 Janvier 1959.
  • Sous les vents démocratiques de 1990, le Sud-Ouest dans un premier temps est largement favorable à l’UNDP de Samuel EBOA. Pendant ce temps, le Nord-Ouest bascule dans le SDF de Ni John Fru Ndi.
  • Récemment encore, dans le Sud-Ouest les fils du Nord-Ouest faisaient l’objet de rejet derrière le slogan « come no go ». Traduction du pidgin d’ « Envahisseur », « Étranger », etc. C’est même connu qu’à un moment donné, les mariages entre fils et filles de ces deux régions n’étaient pas une équation facile.

Ce qui précède révèle les profondes particularités de nos frères des deux régions anglophones. Le quotidien nous renseigne qu’un fils de Santa ou de Bali-Nyongha dans la Mezam (Nord-Ouest), est plus en phase avec un Balatchi ou un Bagam de Mbouda dans les Bamboutos (Ouest) qu’avec un Bakossi de Nyassosso (Sud-Ouest). Parallèlement, un Bakwery de Limbé préfèrera un Yabassi du NKAM (Littoral) à un Meta’a de Mbengwi (Nord-Ouest). Nous avons vu  l’UNDP de Samuel EBOA (Mbô – Littoral) séduire les Bakweries, Bakossi, Bafô et Banyangué (Sud-Ouest), au mépris des avances du  SDF de Fru Ndi (Nord-Ouest). Ceci est encore plus évident lorsqu’il est établi que Culturellement parlant, le  Nord-Ouest est plus proche de l’Ouest qu’il ne l’est du Sud-Ouest, perçu comme étant le  sosie du Littoral. De là, comment pensez-vous qu’un programme fédéraliste puisse tenir entre deux entités qui ont une vision distincte et des  choix politiques aux antipodes ?

Un son de cloche du côté proche du gouvernement rassure que la Décentralisation sera à  même de répondre aux attentes des deux Régions anglophones. Qu’en dites-vous ?

Que veut-on décentraliser ? De quoi est faite la Centralisation pour qu’on veuille décentraliser ? Toujours des concepts face auxquels nous devons faire preuve d’assez de prudence dans l’analyse. Néanmoins, nous pensons qu’il serait louable qu’un certain nombre de nos préoccupations quotidiennes aient été réglées avant toute initiative de cette envergure.

  • Plus de justice sociale ;
  • Plus d’Égalité devant la Justice ;
  • Plus de culture du Mérite ;
  • Suppression des impôts pour des initiatives privées, mettant en relief les compétences et éclosions des Prédispositions Naturelles dans une société où il y a moins de producteurs / Créateurs et plus de consommateurs ;
  • La réelle et vraie croisade contre la corruption à tous les niveaux. L’action de la CONAC est plus intimidatrice que réaliste;
  • Moins de discrimination des jeunes du grand Nord.

A quoi faites-vous allusion lorsque vous évoquez la « discrimination des jeunes du grand Nord » ?

  • La canicule qui sévit entre Février et Mai dans le grand nord, couvre deux trimestres d’une année scolaire. L’incidence de cette saison est fâcheuse. Tout au long de cette période, il n’est pas facile pour un enseignant encore moins un élève, de travailler après la onzième heure de la journée…Il fait 40 degré à l’ombre. Les programmes scolaires ne peuvent logiquement pas être couverts. Pendant ce temps, les scolaires du grand SUD travaillent sans difficultés de 07h à 15h et plus une fois rentrés chez eux. Les programmes sont largement couverts et les exercices pratiques se multiplient. A la fin de l’Année, tous sont soumis aux mêmes épreuves officielles. Les résultats sont connus. Le nord toujours dernier.
  • L’abondance des pluies dans le Grand SUD avec de fréquentes inondations dans la période allant Juin en Août, peuvent dans une large mesure, justifier les grandes vacances accordées aux jeunes scolaires du pays. Ceci étale au grand jour, le mépris dont sont victimes les jeunes du Grand nord. Ceux-ci ne fréquentent régulièrement et assidument que durant cinq mois sur neuf (5/9) que compte une Année Scolaire. A cause de la chaleur, ils ne peuvent faire mieux. Au moins sur cette base, un réaménagement du planning scolaire pourrait leur être d’un judicieux avantage sans une incidence néfaste sur la gestion des questions scolaires du pays. Envoyer en vacances les jeunes scolaires du Nord pendant qu’il fait chaud nous semble mieux indiqué dans la gestion de ce déséquilibre climatique. Pourquoi pas ? Nous avons d’ailleurs saisi à plusieurs reprises le gouvernement dans ce sens…..

Un message au gouvernement et aux communautés anglophones du pays?

Aux Communautés Anglophones : Vos revendications sont fondées face à un gouvernement qui a ses craintes et ne peut céder au fédéralisme encore moins à la sécession. D’ailleurs votre logique fédéraliste, repose sur des bases assez fragiles. L’Observatoire Droits de l’Homme (ODHRM) estime qu’il est sage et élégant de miser avant tout sur la valorisation de la langue anglaise et tout ce qu’elle a de ramifications. Trois pistes nous paraissent valables dans cette Entreprise :

  • Faire de l’Anglais et du Français, deux langues obligatoires et utilisées avec équilibre dans tous les Centres de formation et Institutions Académiques.
  • Ne doit émarger sur le budget de l’État que celui-là qui a prouvé son aptitude à utiliser avec aisance les deux langues ;
  • Ne peut être Candidat à un poste électif, que celui qui maîtrise les deux langues. Etc..

Au Gouvernement : Nécessité de détendre l’atmosphère en libérant toutes ces personnes arrêtées dans le cadre de cette crise. Nous, Human Rights Monitoring (ODHRM) avons en souvenir qu’au départ de cette crise,  c’était une marche pacifique qui tourne mal lorsqu’elle s’est retrouvée opposer à la force de l’arme à feu.

Propos téléphoniques recueillis le 02 Février 2017

par,   Kaizer Xamely  et Issa Mohamadou

Publicités