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M. Ibrahim ABBA, Point Focal de l’Organisation « OS-CIVILE Droits de l’Homme » pour L’arrondissement de PETTE dans le département du DIAMARE est notre invité. Ce quadragénaire reconnu pour sa témérité et sa détermination à défendre les faibles, est témoin de plusieurs exactions survenues dans sa localité. Lorsqu’on pense aux conditions assez difficiles dans lesquelles il travaille, les fréquentes menaces et intimidations dont il est l’objet de la part de forces de sécurité et de défense, il devient utile pour nous, de lui tendre notre micro afin de recueillir son point de vue au regard de tout ce qui se passe. C’est à ce titre que nous le recevons ce jour, au moment où les populations de la ville de Mora, tout proche de nous, s’affolent suite à un nouvel attentat suicide survenu il y a quelques instants.

Nous voici en début d’année de protection humanitaire et en fin d’année civile, quelle est pour l’Extrême-Nord, la lecture des progrès et des échecs ?

La communauté nationale en général et celle de l’Extrême-Nord en particulier sont unanimes sur le fait que notre armée Nationale a réellement étalé son savoir-faire en contenant au prix de nombreux sacrifices, les raids des voyous de boko haram. Je pense que c’est largement suffisant comme bilan positif, comme progrès s’il faut emprunter votre expression. Il faut saluer ces hommes, applaudir le gouvernement qui a su prendre ses responsabilités, mais aussi féliciter les populations qui ont à maintes reprises servir de relais avec courage et bravoure dans cette vaste croisade.

Cependant, comme bilan il n’y a pas que du bien. Je voudrais avec regret révéler d’énormes manquements enregistrés çà et là. Pour illustration :

  • Les militants des droits de l’Homme continuent de subir des menaces et Intimidations de la part de ces tricheurs et voleurs que l’uniforme protège.
  • La police et la gendarmerie brillent par leurs intimidations et l’arnaque sur les populations civiles. Toute la région de l’Extrême-Nord est infectée par ce phénomène qui semble-t-il est entretenu par la hiérarchie. Oui, j’ai assez de raisons à le croire…
  • Les piétons, cyclistes, sans papier (défaut de Carte Identité), transporteurs toute catégorie, etc. ont des sommes à verser à chaque poste de contrôle. Il serait pénible de tout citer. Mais comprenez que le silence de Délégué Général à la Sûreté Nationale et du Secrétaire d’Etat à la Défense, après moults dénonciations, nous rend la tâche difficile. Le mal s’est gangrené. Il y a quelques jours et notamment le 05 décembre dernier sur la route de Peté-Kongo, Abba Adam verse 20.000F et Ali Meidou 10.000F contre leur motos saisies. Sur la route de Kené-Kené, le 25 novembre dernier, Ali Tailaye s’est vu soutiré 28.000F par les policiers. Inutile de les nommer. Les dates et lieux de ces manquements suffisent à les identifier. Et imaginez une scène où notre intervention dans un Commissariat de Police, oblige les policiers à rembourser 58.000F injustement arrachés aux usagers. C’est la honte pour notre Police, voyez-vous !!!!!
  • Le 14 décembre dernier, Mal Abba malade se rendant à l’hôpital, doit verser 1.000F avant de traverser la barrière de la police.
  • Nous restons sans suite de l’enlèvement de plus de 200 personnes à Magdeme et Doubler. Celles-ci emmenées nues et gardées dans un magasin d’armes à la Légion de Gendarmerie de Maroua, sont toutes mortes excepté 41 âmes. Leur décès survient dans des conditions horribles, inexplicables et inacceptables. Les déclarations officielles à ce sujet sont restées vagues et surtout contradictoires les unes des autres. Preuve de ce qu’il y a un mystère qui mérite d’être élucidé. S’agissant des 41 survivants, leur procès est en cours et mérite selon nous, beaucoup plus de sagesse. Le contexte est lugubre, la paix civile assez fragile.

Et il y a pire que cela

C’est facile de critiquer, de remettre en question ce que fait l’autre… Là nous ne vous contredisons pas. Mais imaginez un instant que vous soyez nommé responsable National de lutte contre boko Haram, que feriez-vous dans un premier temps ?

Mon militantisme en faveur de la promotion des droits de l’Homme, n’a rien à voir avec d’éventuelles nominations. Ce que je fais est bien plus fascinant, plus motivant et plus encourageant qu’un poste de Commandement. Mais de là, si par la volonté de Dieu cela arriverait, voici ce que je ferai en moins de 100 jours :

  • Nommer aux postes de responsabilité des gens habilités et aptes à gérer la crise : En fait nous vivons des difficultés dans la gestion de cette crise, d’abord et surtout parce que les Chefs en poste sont des produits des Ecoles qui formaient pour le maintien de la paix et non pour le Contre-terrorisme et l’anti-terrorisme. Cela pose un problème d’adaptation et normalisation des réflexes.
  • Refaire le réseau de renseignement: Nos agents actuels réagissent au gré du commérage, du kongossa et des règlements de compte. On ne peut pas admettre que dans un Etat de droit, de milliers de gens arrêtés, soient sans jugement plus de 12 mois après. Justement parce que le dossier le vide. Cela n’honore pas le Cameroun et décourage les populations dans leur élan de collaboration.
  • Mettre plus d’accent dans la filature, plutôt que de croire aux ragots. Le renseignement en temps de guerre exige plus de professionnalisme que de l’amateurisme des temps de paix basé sur le « on a dit que»….
  • Procéder à la mutation à fond des acteurs: Une des faiblesses de notre système repose sur le fait que, la crise ait retrouvé sur place des gens qui avaient déjà certaines affinités avec les populations locales au point où, ceux-ci s’en trouvent dans la difficulté de « frapper » lorsque cela s’impose. Par exemple : vous êtes militaire et constatez que Amadou, votre voisin et ami de 10 ans est devenu un adepte de la secte de Boko Haram. Il vous sera difficile de le dénoncer. L’amitié ayant ses faiblesses.
  • Revoir les moyens de recrutement et d’opération des Comités de vigilance: (a) Recrutement : Ils doivent être recrutés sur une base qui exige une investigation sur leur passé, leur rapport avec la justice et autres antécédents. (b) Formation : Ce sont des volontaires qui mettent exagérément en péril leur vie. L’Etat a le devoir de les former afin de les aider à mieux mener leur activité. (c) Evaluation : Faute de savoir ce qu’ils font, ce qu’ils ont fait, ce qu’ils devraient faire et attendre simplement leurs exploits, signifie ouvrir la voie à toutes sortes d’injustes retombés. Nous avons entendu parler des infiltrations, des complices de Boko haram au sein de ces groupes, etc. justement parce que tout peut y entrer sans le moindre contrôle.

Sur place que faites-vous pour aider le gouvernement dans l’exécution de cette tâche ?

A la base où je me trouve entouré de mes collaborateurs, nous procédons au quotidien au monitoring des violations des droits de l’Homme. Nos rapports sont transmis à Monsieur Alhadji Mey Ali, notre Président National qui à son niveau les traite et les diffuse partout où il juge nécessaire.

Un souhait pour l’année 2017

Je n’aime pas les souhaits, si cela n’est pas accompagné des efforts, des sacrifices. Je pense que la première des choses est de regarder les erreurs  de 2016 et se battre en 2017 pour les corriger avant d’initier autre chose. Ce sera normal. Je vous remercie !!!

Propos recueillis à Mora le  25 Décembre 2016

Par  Emmanuel  MOMO

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